Lettre à Alix Les poètes à la rue Centres de formation d'apprenttis La peur ou la question du moteur Théâtre d'Annaba Constantine

 

Lettre à Alix

mercredi 21 octobre 2009


" L'important c'est d'aimer : Grötovski ou la femme à barbe. "
 
Ou comment passer d'un théâtre laboratoire au théâtre forain.
 
 
Ils ont certainement été, pour moi, des points d'attractions ; l'objet du désir. Le mot est prononcé : le désir, aller de l'avant. Un même moteur alimenté d'une même nécessité : offrir, donner à l'autre (le chemin d'une réconciliation avec soi-même).
 
L'important c'est d'aimer ; de maintenir en permanence le sens sacré de son désir et ne pas renoncer.
 
Dans les années  70, s'ouvrait à nous une voie que je qualifie de décentrée, un chemin buissonier, qui inlassablement contourne la centralité des ores de la République.
 
Un nouveau théâtre a ainsi trouvé son énoncé, sa voix et les oreilles étaient prêtes tout autant que les coeurs.
 
Il est vrai qu'après la mondialisation d'une guerre effrénée qui a hantée nos consciences (il nous faudrait aussi parler de l'Indochine et de l'Algérie), un appétit de poésie dans un rapport plus intime, plus merveilleux trouvait alors son expression.
 
Il y avait eu toute la lignée des aînés du cartel (Pitoeff, Jouvet, Dullin, Baty),  Copeau... les comédiens routiers, les grands repères du théâtre des arts de Moscou (Stanislavski, Meyerhold.....) plus près de nous Jean Vilar, Gignoux, Parigot et bien d'autres qui sont devenus les miens et dans les années 60 début 70, en pleine guerre froide, nous découvrions Grötovski, mais aussi Julian Beck, la Mama qui allaient bouleverser notre rapport à l'acteur et à nos représentations.
 
On le comprend aisément, le courant est généreux, abondant, renouvelé, souriant.
 
Continuant le chemin, acceptant l'autre et sa transformation de ma propre exigence, dans la connivence avec ceux qui m'avaient donné à être, nous avons avec notre théâtre forain cultivé notre goût de la décentralité.
 
Ils sont très nombreux ceux qui partagent aujourd'hui notre engagement. Nous devons nous en réjouir car ils sont l'expression plurielle d'un devenir choisit.

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Les Poètes de la Rue

Vrai ! On aimerait que l’espace public soit aussi un espace poétique, un espace consacré à la beauté de l’imprévu et aux métamorphoses de la banalité. Tout serait alors envisageable :  toutes les utopies désavouées, tous les rêves en cale sèche, toutes les chimères remisées pour des lendemains improbables. Oui ! Tout serait possible ! L’espace public pourrait devenir ce carrefour “ordinaire” où pourraient se croiser l’inconnu, le sublime, le trivial, le grotesque... comme dans une tragédie de Shakespeare. Où la beauté et les poètes seraient rendus à la rue sans leur costume de pacotille et leur postures d'érudition. Et où une parole neuve réinventerait la langue des jours pour dire un monde nouveau , un monde capable d’assumer ses changements indispensables et de se regarder dans la glace sans se trouver méprisable.

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Chronique de notre tournée dans
les centres de formation d'apprenttis

lundi 15 juin 2009

Il y aura eu des soirées “magiques” au château, dans le silence d’un parc et l’odeur des tilleuls. Ou des après-midi beaucoup plus tourmentés et plus industrieux, dans le vacarme des lapidaires et des coups de marteau, en marge du Périphérique. Un préau de béton, encombré de lourdes pièces de maçonnerie et de toiture, auront abrité le public d’une averse inopportune et la cour ombragée d’une maison familiale, à la cantine buissonnière, l’aura protégé de la chaleur. Un rempart de poids lourds aura entouré le théâtre en une haie d’honneur comme pour le protéger d’un paysage sans âme d’une zone d’activité.  


Devant le camion théâtre, seront venus s’asseoir des jeunes filles et ces jeunes garçons (une majorité de garçons : fait assez rare pour être signalé sans autre considération sexiste), représentants de la plus grande diversité professionnelle. De futurs techniciens qualifiés de l’industrie, as de la robotique et champions de la machine-outil, des ouvriers du bâtiment (maçons, électriciens, couvreurs...), des camionneurs, des garagistes, des carrossiers, des coiffeuses et des pâtissières... Sans oublier les métiers de l’agriculture, du cheval ou de l’assainissement des eaux... Un inventaire professionnel, digne d’un inventaire de Prévert, où figuraient peut-être quelques plombiers zingueurs en jeans et en tee-shirt.


De cette tournée, on retiendra la satisfaction de ces rencontres avec une génération de plus en plus lointaine et l’heureuse conviction d’avoir franchi une nouvelle étape dans notre projet de diffusion d’un théâtre partagé, populaire sans être facile, exigeant sans être ennuyeux, cultivé sans être pédant. On n’aura accordé qu’une seule concession à la difficulté: celle de ne pas commencer le spectacle par cette invitation de Baudelaire qui, dépourvu d’explications, provoquait gratuitement un public assez réactif: Il faut toujours être ivre.

 

 

 

Merci pour cette soirée.

“la carrossière et la mécanisienne”

Extrait du livre d’Or (Alençon 29 avril 2009)

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La Peur ou la Question du Moteur

lundi 1er juin 2009

 

Après quinze années de créations et de tournées, des milliers de kilomètres au compteur, des centaines d’heures de représentation, des dizaines de milliers de spectateurs ; après tout ce temps, toute cette énergie dépensée, tous ces petits bonheurs enregistrés, toute cette joie prodiguée... nos certitudes se limitent à quelques principes qui valent pour des aphorismes, et que la peur, le doute, l’inconnu, le manque sont toujours nos moteurs. Des moteurs qui à défaut de gazole fonctionnent à l’adrénaline.

Accueillez les comédiens, traitez les avec les honneurs car ils sont la mémoire du temps.

C’était notre tout premier slogan emprunté, noblesse oblige, à Hamlet.  Une parole qui nous a fondés, que nous portions comme un drapeau blanc au moment où  les comédiens quittaient le confort relatif des salles pour aller proférer la parole dramatique au cœur de l’agitation des marchés.

Sur le berceau du nouveau né, étrange chimère motorisée issue du mariage hors nature du théâtre et de la mécanique, les bonnes fées n’étaient pas si nombreuses à encourager l’aventure, à accorder quelque crédit à cette tentative généreuse (messianique pensions-nous) assurément vouée aux jets de tomates. Lesquelles ne manqueraient pas de voler dans cet environnement propice, riche en matières premières.

La peur, la peur déjà, secrètement exprimée dans les lignes de cette citation. L’envie de la dépasser pour aller au devant de ce public que nous ne connaissions pas, en le considérant avec tout le respect que nous attendions en retour; 

 

C’est la même peur qui nous anime aujourd’hui lorsque nous rencontrons les apprentis dans les centres de formation ou les habitants des quartiers périphériques en leur proposant de partager une heure de poésie. Ou lorsque nous prenons l’avion pour aller jouer en Algérie avec toutes les appréhensions sociales concernant à la fois l’état de la francophonie et celui de la sécurité.

Une peur qui s’accompagne d’une confiance aveugle et fortifiée par l’expérience car nous savons que nous recevons à la hauteur de ce que nous donnons et qu’il nous appartient d’inventer cette rencontre le plus chaleureusement possible. Elargir sa pensée d’acteur, jouer avec sa propre invention, s’adresser à tous comme à chacun (au sourd, à l’aveugle, à l’enfant, à Borghes selon une autre formule qui nous est chère) avec cette simplicité apparente du virtuose et cette modestie nécessaire du maître. 

Comme si un autre slogan découlait du premier : Accueillez les spectateurs, traitez-le avec les honneurs car ils sont la mémoire du temps que vous partagez avec eux.

 

Trafiquer dans l’inconnu

Bien avant le projet en deux volets (Désordre dans la Bibliothèque et L’ivresse des livres), le souvenir d’Arthur Rimbaud a accompagné le voyage de la famille Magnifique… Trafiquer dans l’inconnu… Une proposition que nous ne perdons jamais des yeux. Celle qui fait que chaque projet nourrit son lot d’incertitudes et d’appréhension artistique.

Une fois admise l’évidence que les outils de la représentation conditionnent son écriture même, nous avons rapidement pris conscience que l’existence du camion-théâtre n’était pas une simple affaire de commodité de transport ni une scénographie appliquée de l’itinérance, mais réellement une scène nouvelle aux exigences dramatiques particulières pour laquelle il convenait d’élaborer un répertoire. 

Ce répertoire Magnifique n’a eu de cesse de s’enrichir et d’explorer des voies nouvelles, de trafiquer dans l’inconnu avec des collaborations nombreuses. Histoire du théâtre, paroles d’auteurs contemporains, projet Shakespeare autour du songe, relecture des contes de l’errance, exploration de la catastrophe et de l’espérance avec Pandore, poésie aujourd’hui...

L’attrait de l’inconnu est épicé de cette inquiétude qui se manifeste à chaque création nouvelle, au moment de son écriture, au moment de sa mise en oeuvre comme lors de chaque représentation. Avec toujours les mêmes questions qui se posent à chacun comme des règles de conduite artistique : la question du respect du texte,  celle de la mise entre parenthèse des facilités et des savoir faire, celle du refus de l’endormissement dans une forme. Celles toujours primordiales de notre relation au public, de l’accessibilité des oeuvres et des exigences de notre art. Celles d’une invention durable et  nous le souhaitons, renouvelable.

 

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THEÂTRE D'ANNABA

mardi 17 février 2009

Une heure et demi en loge avant la représentation. Les acteurs se préparent, trompent le temps nécessaire de la concentration en cirant leurs chaussures ou en grignotant sans faim les pistaches du catering. Qui viendra ? Combien de spectateurs ? Quel public ? Ressortissants français  ? Familles algériennes aisées ? Invités triés sur le volet ? On n’en sait rien encore. Mais Fabrice Morio, le directeur du Centre Culturel,  affiche une sereine confiance.

Déjà, le Théâtre est envahi par un grand nombre de techniciens qui vont et viennent sur le plateau sans qu’on ne sache au juste pourquoi. Des femmes munies de badges et à la fonction incertaine prennent place dans les portes battantes (on suppose qu’il s’agit de placeuses) et des personnes du CCF s’installent sur les fauteuils. Le hall d’honneur éclairé et les couloirs latéraux semblent beaucoup moins austères et moins froids que durant l’après-midi.

A l’heure dite, les portes sont ouvertes et c’est un flot massif de spectateurs qui s’engouffrent dans la salle. Des familles algériennes avec des enfants en bas âge, des vieux, des étudiants, quelques Français, très peu !  puis chacun reçoit son programme avec un sourire généreux, les enfants disent merci. Quatre à cinq cent personnes.
Ça s’annonce plutôt bien pour la fréquentation ! Reste la question de la langue, de la réception du propos. Depuis quelques années, après une longue période “d’arabisation” les écoliers algériens apprennent le Français en primaire et certains sont en mesure de suivre les dessins animés sur les chaînes francophones. Comprendront-ils pour autant le spectacle qui, sous des apparences faciles, dissimulent des subtilités pas toujours évidentes ? Et dont, pour quelques unes, nous avons pu perdre conscience ?

De plus, on nous a informés que le public algérien n’est pas très réputé pour son sens de la discipline. Qu’il lui arrive de changer de place durant la représentation. Qu’il rentre et qu’il sort à sa guise. qu’il n’applaudit pas très longtemps et qu’il n’accorde aucun rappel. Quant aux téléphones portables, malgré le petit speech d’avertissement dans le hall, rien ne les empêchera de se manifester au début du spectacle.

A la fin de la musique d’entrée, le noir se fait dans la salle. Applaudissements. C’est déjà ça !

Puis le spectacle commence avec l’Ogre végétarien placé sous la menace d’une interruption imminente en raison du dernier appel à la prière, très audible dans le théâtre. Les considérations littéraires sur la maison de l’écrivain me semblent interminables et vraiment hors de mise. Pourquoi raconte-t-on ça ? Quelle image de la France forestière du dix-septième siècle peut avoir ce public ? Pourquoi ne pas en venir au but sans s’égarer dans ces errances et ses sous-entendus inspirés par Michel Tournier ?

Mais le public est là, bien accroché. Il suit. Et il ne manifeste aucune contrariété, aucun ennui ni aucune incompréhension.... Jusqu’à présent, il tient. Il tient assez pour applaudir avec une spontanéité d’enfant le résultat de la construction du pantin légumier, assez pour ne pas s’offusquer du “ minuscule morceau de lard ”  ou “ de la cuillère de saindoux ” que l’ogre réclame pour sa soupe. Et si quelques portables égrènent leurs chansonnettes durant la représentation, et si l’appel à la prière vient bizarrement accompagner le petit poème d’Aubergine, rien ne semble le distraire de son intérêt pour l’histoire. Et quand l’Ogre s’avance sur le proscenium en humant le parfum de ses bottes restituées, ce sont des applaudissements très nourris qui éclatent dans le noir.

Ça marche ! Personne ne se lève, tout le monde reste à sa place en dehors de ces femmes “ badgées “ qui surveillent les rangées de fauteuil. Tout juste si on prête attention au bambin qui vagit dans les premiers rangs.

Même constat, en plus chaleureux après La fille à croquer.

A la fin du spectacle, le public est debout et il applaudit à tout rompre. Il y a même des rappels. Des spectateurs s’avancent pour nous serrer la main, nous faire part de leur satisfaction. Des jeunes et des anciens. Expérience inédite ! Pourquoi ne vit-on plus ça en France ? Qu’est-ce qui fait cette magie incroyable du théâtre ? Sinon le formidable échange au-delà des frontières de la langue et de l’histoire chaotique des relations entre les hommes ? Sinon le rire de ces enfants ? Sinon ces applaudissements spontanés qui accueillent avec enthousiasme les embrassades de retrouvailles du vieux menuisier pauvre et de son enfant de bois. Et cet incroyable moment où une voix d’homme s’élève pour approuver avec vigueur la réplique “ Mon papa est méchant, il cogne sur ma maman ! ” Dénonciation au second degré, parfaitement assimilée dans toute son ironie et  que cet homme est heureux d’entendre dans la bouche des acteurs...

Oui ! C’est tout ça qui se raconte au delà du succès et de la chaleur de ce moment. Toute cette vérité, a priori inaccessible, à propos de ces hommes, à propos de ces femmes et à propos de ce pays où on a tous hésité à venir, inspirés par des doutes et des craintes sans fondement. (...)

 

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CONSTANTINE

Jeudi 19 février


Devant le théâtre de Constantine, les écrivains publics exercent leur activité. Installés au pied du perron, dans une ruelle en pente, ils ont posé leur vieille machine sur une caisse en plastique et ils attendent le client, assis sur un petit coussin, vêtus d’épais manteaux d’hiver.

Un coup d’oeil rapide aux claviers suffit à constater qu’ils sont en caractères latins et dans une configuration AZERTY. Ces écrivains publics s’occupent donc en priorité des courriers administratifs rédigés en français. La vétusté de leur machine et la misère de leur commerce s’opposent cruellement à la dignité de ces hommes, pour la plupart assez âgés et dont l’activité suppose une réelle éducation.

Sans spéculer sur les revenus de leur situation (plus que modeste en apparence), je ne peux m’empêcher de la rapprocher du souvenir de ces jeunes gens et de ces jeunes filles qui manifestaient ce matin, sous le portrait du président, juste en face de l’hôtel Cirta. De leurs slogans ponctués de youyou et de leurs banderolles sur lesquelles on lisait, en grandes lettres manuscrites : “ Non à l’ignorance ” (...)

Chronique de Tournée en Algérie (Extrait des chroniques).

 

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